L'histoire de The Covery and Then est achevée depuis des années dans ma tête (tout comme celles des cinq autres titres que je n'ai pas encore écrits). Je n'hésiterais pas à affirmer même que cela fait vingt ans qu'elle est achevée. Pourtant, j'étais incapable de la mettre en mots. J'ai écrit d'autres textes en français, publiés avec succès. Mais je n'arrivais pas à le faire avec cette histoire. Puis, un jour, je travaillais sur un autre projet: une histoire d'heroic fantasy qui me trottait dans la tête, et que je conçois comme très graphique. J'envisageais d'écrire un scénario et de trouver un illustrateur pour la mettre en images. Il me semblait que, à défaut d'un film, le meilleur moyen de raconter cette histoire était une BD. L'illustratrice que j'ai trouvée ne parlait pas français. Alors, j'ai commencé à développer des synopsis à son attention, en anglais. Au départ, c'était assez modeste, mais je me suis rapidement rendu compte que mes synopsis se transformaient en quelque chose de bien plus élaboré. J'ai conçu des détails impossibles à mettre en image, et finalement ce projet a changé du tout au tout. J'ai décidé d'écrire un roman et d'y inclure des illustrations çà et là. L'ampleur du projet m'a débordé et ce qui n'était qu'un projet pour une BD s'annonce plus comme une série de quatre romans de 500 pages chacun.
A la même époque, je me débattais avec une nouvelle tentative pour écrire The Covery en français. Puis, j'ai compris que cet autre projet s'était modifié comme il l'avait fait à cause de son genre. En fait, la très grande majorité des textes de fantasy ou de SF que je lis sont écrits en anglais. D'une certaine façon, mon inconscient associe le genre avec la langue dans laquelle les textes sont écrits.
Par curiosité, j'ai voulu tester ce qui arriverait si j'essayais d'écrire The Covery en anglais. Le livre s'est pour ainsi dire écrit tout seul. Trois semaines plus tard, le manuscrit était terminé. Cela avait pris vingt ans et trois semaines. Je me suis mis en quête d'un éditeur aux Etats-Unis. Quand on est français, qu'on n'a pas d'agent, et qu'on essaie de vendre ce genre d'histoire, c'est une véritable gageure…
Pendant que je cherchais un éditeur aux Etats-Unis et que nous avons retravaillé le texte, un éditeur français s'est montré intéressé par mon travail, et il a tellement aimé mes autres titres qu'il m'a demandé de traduire The Covery pour le publier en France. Cette traduction fut un cauchemar. Elle m'a demandé plus de huit mois, et je ne suis toujours pas convaincu par le résultat. D'une certaine façon c'est heureux: l'éditeur français en question a mis la clé sous la porte. Je me retrouve donc avec une traduction sous le bras, que je peux remanier en attendant qu'un autre éditeur français se montre intéressé. Mais cette expérience m'a permis de comprendre pourquoi ce texte ne peut être écrit qu'en anglais. Ce n'est pas seulement à cause du genre. Il y a deux éléments qui rendent la traduction en français délicate.
Pour commencer, on trouve au coeur du livre l'idée que le monde serait meilleur si on vivait dans une matriarchie. Or, en français les mots sont sexués, masculins ou féminins. En anglais, j'avais juste quelques rares soucis avec des mots comme mankind/humankind. En français, chaque mot posait problème. Car cette langue est non seulement sexuée, elle est largement dominée par le genre masculin. Et il n'est pas facile de développer les idées que j'avance dans une langue aussi virile. C'est aussi pour cela que je pense qu'aucune traduction ne rendra justice à la version originale.
Par ailleurs, je voulais m'attaquer aux clichés que l'on trouve dans la SF, où le monde est toujours sauvé par les USA, ou par des civilisations clairement copiées sur le modèle américain. Je suis un grand fan de Star Wars, par exemple, mais je ne peux pas m'empêcher de remarquer à quel point leurs systèmes de gouvernement sont proches de ceux de l'Amérique. Un grand nombre des valeurs qui se trouvent au centre de l'identité américaine sont inconsciemment retranscrites dans la SF. Et comme justement c'est à cet état de choses que je m'attaque, la langue qui s'impose est l'anglais.
Et puis j'ai trouvé cela amusant d'écrire en anglais. J'ai vraiment aimé ça parce que, d'une certaine façon, écrire c'est jouer avec les mots et bousculer la langue. Dans la vraie vie j'enseigne l'anglais tel qu'il doit se bien parler. C'est beaucoup plus excitant de l'écrire tel que j'aimerais qu'il soit… Je sais que "mon" anglais doit avoir des accents exotiques. Il ne s'enracine ni dans l'américain ni dans la français. Cela rend le monde que j'ai créé plus crédible.