« Citoyens de l’Empire, amis de la République sœur de Comporellon, compagnons des autres mondes, c’est avec plaisir et avec crainte que je m’adresse à vous aujourd’hui, car l’Empire ne court plus le risque de ne pas exister. Oui, voici venu le moment de l’Encouverte, et le Premier Officier du BOUCLIER a déjà retrouvé son autre lui. Ils sont en train de discuter dans un endroit reculé des Gouffres d’Avallon, et bientôt il commencera son voyage. Ce qu’il adviendra de nous par la suite, c’est à nous et à nous seuls d’en décider.
Nous voilà à un des tournants les plus importants de l’histoire de l’humanité, et j’oserai même dire : dans l’histoire de la galaxie, puisque nous sommes un des grands peuples qui se partagent ses dons. Le fait que cet événement se produise maintenant, alors que l’Alexandrie est en route pour explorer d’autres galaxies, est une preuve supplémentaire que nous avons la chance de vivre un épisode plus crucial que jamais. Avec l’Encouverte et le Premier Contact, bien avant la Rébellion et le Saut, la Recouverte deviendra une légende qui marquera profondément la mémoire des hommes. Nous n’aurons plus à craindre la Bourde, nous n’aurons plus besoin de regarder des gens mourir et souffrir inutilement.
Je sais que certains d’entre vous, y compris au sein du Collège Impérial et du BOUCLIER, ont des doutes sur les Terriens et leur capacité à intégrer l’Union. Et pour être tout à fait honnête, moi aussi je partage bon nombre de ces doutes, d’autant plus que j’ai étudié l’Histoire de la Terre. Ils sont sauvages, primaires, et arrogants. Mais certains méritent qu’on tente le coup, et nous le savons tous. Même si c’est de moins en moins fréquent, nous n’avons jamais cessé d’extraire des hommes, des femmes et des enfants en péril pour les assimiler. L’une est même parvenue jusqu’au trône de Daneia. C’était il y a plusieurs siècles, mais il en reste quelques uns qui valent la peine qu’on s’investisse. Et puis, qu’on le veuille ou pas, la Terre est notre berceau, notre origine, notre héritage. Nous ne pouvons pas les laisser détruire des espèces et des écosystèmes entiers, sans essayer au moins d’intervenir. Sinon, en quoi serions-nous meilleurs qu’eux ?
Ce que nous ferons de la Recouverte, et comment nous traiterons avec ces barbares sans cervelle, doit être mûrement réfléchi. Contrairement à ce que disent les bruits qui courent, nous n’avons pas de plan secret déjà prêt. La façon dont nous les contacterons dépend en grande partie du moment auquel le contact pourra être établi. N’oubliez pas qu’ils n’ont aucune connaissance des autres créatures habitant notre univers, et qu’ils ne sont même pas encore parvenus jusqu’à Mars, la planète la plus proche dans leur système solaire. Ils ont des fantasmes insensés et des peurs irraisonnées sur l’espace. Ils aiment se faire peur avec des films parlant de Guerres des Etoiles, d’envahisseurs extra-terrestres, de créatures mangeuses d’hommes. Nous ne voulons surtout pas que notre intervention déclenche une vague de suicide collectif. Je sais bien que ceux qui recourraient à ce genre de méthode sont des faibles d’esprit facilement manipulés par des sectes apocalyptiques, et que ce n’est donc pas vraiment la peine de nous inquiéter pour eux. En tout cas, c’est que nous, Impériaux, pensons. Mais il ne faut pas oublier qu’ils ne vivent pas dans un monde éclairé, qu’ils subissent constamment un stress social énorme. Que ferions-nous si nous étions nés dans une ruelle sombre des banlieues surpeuplées d’une ville patriarcale polluée ? Nous l’ignorons. Nous ne pouvons pas le savoir. Ils ne pensent pas comme nous. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas les changer. Du moins, certains d’entre eux.
Le Premier me préviendra quand son autre lui partira, et je souhaite agir le plus rapidement possible une fois que ce sera fait. Car des innocents meurent, et la planète souffre. Nous sommes en train d’étudier toutes les pistes, une invasion pure et simple n’étant évidemment pas envisageable. Nous avons choisi de quitter cette planète ; nous n’avons pas le droit de la revendiquer. Sans compter que ce serait la première fois qu’une action de ce genre est entreprise, et je ne laisserai pas mon règne être souillé par une pareille infamie. Il y aura des conflits. C’est inévitable, étant donné la façon de penser de beaucoup de leurs dirigeants. Il se peut même que nous soyons obligés de recourir à la force. Cela ne me fait pas peur : notre avance technologique est telle qu’en un clin d’œil nous pourrions balayer l’ensemble de leur potentiel offensif. Et quand je dis potentiel offensif, c’est une façon de parler. Ils ont peu de chances de nous faire du mal. Mais ils pourraient se causer de nombreux dégâts à eux-mêmes. Ils sont très doués pour se tuer entre alliés, et utilisent leurs armes de façon tellement enfantine qu’ils provoquent beaucoup d’accidents. Donc l’aspect militaire ne nous préoccupe pas vraiment. Ce qui m’inquiète plus, bien plus, ce sont les conséquences d’un éventuel recours à la force.
Nous allons sur Terre pour sauver les espèces menacées, et pour tenter de civiliser ceux qui peuvent l’être. Avec un peu de chance et du temps, les Terriens deviendront une meilleure race, et je rêve de les voir intégrer l’Union un jour. Ca ne se produira pas de notre vivant, mais ce que nous faisons déterminera l’avenir toute la race humaine. Car il ne faut pas s’y tromper : ils ne sont que quelques milliards, serrés sur un morceaux de caillou éloigné des grandes routes commerciales, mais ils sont sur Terre. Et c’est de la Terre que nous venons. Nous ne pouvons pas tourner le dos au passé. Nous ne pouvons pas nous désintéresser du sort de nos ancêtres. Ces gens, c’est nous il y a des milliers d’années. Et maintenant que le Premier est sur le départ, il ne sera plus notre guide tout-puissant. Il restera certes à la tête du BOUCLIER, mais la mission même du BOUCLIER est sur le point de changer. Et même lui, il ne sait pas quelle route nous devons prendre ou ne pas prendre. Il ne sait pas même ce qu’il va advenir de lui. Va-t-il se remettre à vieillir ? Sera-t-il rattrapé par ces trente-cinq mille années pour tomber en poussière à l’instant ou son autre lui disparaîtra dans le passé ? Il a été un acteur de premier plan pendant toute notre histoire. Il est le Fondateur. Et aujourd’hui il n’en sait pas plus que nous. Ce n’est pas un petit changement. C’est la fin de notre enfance. Nous sommes nés avec l’Encouverte. Le jour de la Recouverte, nous deviendrons adultes.
C’est désormais le moment où nous allons être seuls, où notre passé n’est plus notre futur. Nous ne pouvons pas les abandonner, car nous abandonnerions l’essence même de notre Empire, son socle de granit. C’est pourquoi j’en appelle à vous, mes amis. Toutes les bonnes idées sont bienvenues pour nous aider. Comme toujours, je n’ai pas la prétention de détenir toutes les réponses à moi seule. Je compte sur votre soutien pour cette aventure sans précédent. Merci de m’avoir écoutée, et portez-vous bien. »